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28 août 2026

Un bananier réunionnais face à un champignon qui pourrait tout lui prendre

Un agriculteur réunionnais dépend presque entièrement de la banane, menacée par un champignon déjà présent à Mayotte.

Gilbert Bafinal cultive des bananes à la Ravine des Cabris, un secteur agricole du sud-ouest de La Réunion, île française de l'océan Indien. Il n'a pas diversifié. Neuf dixièmes de ses revenus dépendent d'un seul fruit, d'une seule variété, d'un seul sol. "Si la maladie arrive dans l'île, c'est l'inquiétude totale. Je ne saurais pas quoi faire d'autre", dit-il. La maladie en question n'a pas encore été détectée sur l'île. Elle est pourtant présente à Mayotte, aux Comores et à Madagascar, trois territoires avec lesquels La Réunion entretient des liaisons aériennes régulières et intenses. Le pathogène s'appelle Fusarium oxysporum f. sp. cubense Tropical Race 4, désigné couramment sous le sigle TR4. C'est un champignon tellurique, non un virus. Son mode d'action est méthodique : il pénètre dans les racines du bananier, colonise progressivement les vaisseaux qui transportent l'eau et les nutriments, et provoque un jaunissement des feuilles suivi de la mort du plant. Ce qui rend le TR4 particulièrement redouté des agronomes n'est pas sa virulence immédiate, mais sa persistance. Selon le Dr Isabelle Robène, chercheuse au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad), au sein de l'Unité mixte de recherche Peuplements végétaux et bioagresseurs en milieu tropical, "une fois installé, il est très difficile, voire impossible, de se débarrasser de ce pathogène". Ses spores survivent indéfiniment dans le sol, aucun traitement chimique ne permet de l'éradiquer, et une parcelle contaminée peut rester inutilisable pour les variétés sensibles pendant une durée indéterminée. Le champignon cible notamment le cultivar Cavendish, qui représente plus de 40 % de la production mondiale de bananes et environ 99 % des exportations mondiales. C'est précisément la variété Grande Naine, appartenant au groupe Cavendish, que Gilbert Bafinal et de nombreux producteurs réunionnais cultivent. Détecté au Mozambique en 2013, le TR4 a ensuite été confirmé à Mayotte en 2019, puis en Grande Comore en 2023. Son avance dans la région est documentée et continue. À La Réunion, les autorités n'ont pas attendu une détection locale pour agir. La Direction de l'alimentation, de l'agriculture et de la forêt (Daaf), équivalent local du ministère de l'Agriculture pour les territoires d'outre-mer français, pilote un dispositif de surveillance fondé sur une cinquantaine de parcelles sentinelles réparties sur l'île. Ce dispositif est mis en oeuvre par la Fédération départementale des groupements de défense contre les organismes nuisibles, la FDGDON. Le Cirad a par ailleurs développé un test de détection rapide utilisable directement sur le terrain, sans équipement de laboratoire lourd. Un résultat positif devrait être confirmé par l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (Anses), dont une antenne est implantée sur l'île. Éric Lucas, chargé de mission diversité à la Chambre d'agriculture de La Réunion, résume l'état de la situation en quelques mots : "On a eu des soupçons, des alertes, mais pas de cas confirmé." Son inquiétude porte sur les voies d'introduction. "La maladie est très présente à Mayotte, aux Comores et aussi à Madagascar. C'est alarmant dans la mesure où les gens voyagent beaucoup et peuvent ramener la maladie." Il précise que le risque ne réside pas dans des flux commerciaux illégaux à grande échelle, mais dans des gestes quotidiens : une bouture glissée dans un bagage, de la terre contaminée sous des semelles. Les chiffres des douanes illustrent l'ampleur du défi. En 2025, les agents de La Réunion ont comptabilisé 157 constatations relatives à l'introduction illégale de végétaux. Environ 30 % provenaient de la France métropolitaine, 25 % de Madagascar, et près de 20 % de Mayotte, y compris des produits originaires des Comores transitant par cette île. Des instructions spécifiques ont été transmises aux agents douaniers concernant le TR4, et les vols en provenance de Mayotte font désormais l'objet d'un contrôle renforcé. La réglementation applicable, fixée par un arrêté préfectoral du 24 avril 2017, interdit l'introduction de matériel végétal frais sans les formalités phytosanitaires requises, que ce soit par voie postale ou dans les bagages. Les contrevenants risquent jusqu'à trois ans d'emprisonnement et une amende équivalente au double de la valeur des marchandises saisies. Les enjeux économiques locaux donnent du poids à ces mesures. La Réunion connaît déjà, après chaque cyclone, des pénuries de bananes qui ont fait grimper les prix sur certains marchés au-delà de huit ou dix euros le kilogramme pendant plusieurs mois. Une contamination au TR4 serait d'une nature différente : durable, non saisonnière, et potentiellement irréversible sur les terres atteintes. L'île serait contrainte d'importer davantage, avec les surcoûts de transport que cela implique. Pour des producteurs envisageant une reconversion vers des variétés résistantes, l'obstacle n'est pas seulement économique. Gilbert Bafinal l'énonce simplement : "Pour le client, ce qui compte, c'est le goût. Alors changer de variété, oui, mais je crains que le goût ne soit plus au rendez-vous." Isabelle Robène plaide pour un renforcement de la sensibilisation auprès des voyageurs en provenance des zones touchées et évoque des mesures de biosécurité concrètes, comme la désinfection des chaussures après un séjour dans une région contaminée. Éric Lucas formule le message à destination du grand public en des termes plus directs : "À La Réunion, nos variétés sont très bonnes. On n'a pas besoin d'aller chercher ailleurs et ramener de la nouveauté." Aucun foyer de fusariose TR4 n'est confirmé sur l'île à ce stade. La question qui s'impose est de savoir si les dispositifs de surveillance et les campagnes de sensibilisation parviendront à tenir cette ligne, à mesure que les échanges entre les îles de l'océan Indien continuent de s'intensifier.